Le sentiment de nature contre le tourisme par Stéphane Lavignotte

Le tourisme est pour nous aujourd’hui une évidence. Au mieux, on le veut équitable, intelligent, écologique. On a du mal à imaginer qu’on puisse être radicalement contre.
En 1937, Bernard Charbonneau, un des fondateurs de l’écologie politique en France, membre des réseaux chrétiens du personnalisme, écrit dans l’essai « Le sentiment de nature force révolutionnaire » : « Le tourisme a joué un rôle dans la formation de la mentalité préfasciste, l’amour du passé et le retour à la terre se sont glissés en partie par le biais du respect des arbres et des monuments historiques ». Charbonneau voit la vie de ses contemporains devenir de plus en plus artificielle, normée, réglée, urbanisée, une civilisation qui renferme l’humain dans une vie intérieure autocentrée. La seule chose qui lui semble mettre un grain de sable dans cette course au conformisme et qui le sort radicalement de lui-même est ce qu’il appelle « le sentiment de nature » : l’envie irrésistible de l’humain de se confronter à l’hostilité de la nature, à sa rudesse et sa simplicité, à la surprise de la grandeur ou de la beauté d’un paysage. « Nous revenons à la nature parce que par la lutte, elle nous forme à la liberté ». Il dénonce la récupération de ce sentiment de nature par les conformismes de droite comme de gauche, notamment le tourisme. A droite, « le retour à la terre » est une manière de revenir à une société soumise aux hiérarchies et normes traditionnelles. N’est-ce pas toute l’ambiguïté de la célébration par le tourisme des terroirs, des habitats typiques ?
A gauche, « l’organisation des loisirs » en « concevant la nature comme un parc, l’activité durant les vacances comme un jeu cherche à affadir le conflit homme-nature (…). En supprimant l’esprit de lutte et de liberté chez l’homme, certaine organisation des loisirs est machiavéliquement contre-révolutionnaire ». Pour Charbonneau, aucun tourisme n’est compatible avec le sentiment de nature, c’est le monde même qu’il faut refaire : « Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne dont nous avons besoin mais d’une vie moins artificielle. Une société nouvelle doit naître de la réintégration de la nature dans notre vie ».

Dernier ouvrage paru « Jacques Ellul, l’espérance d’abord » (Olivétan)