Contradictions par Yves Moraud

La Terre, nous le savons mieux maintenant, est une planète dangereuse où les inondations, le feu, les tremblements de terre, les changements climatiques, les pollutions, le nucléaire, l’épuisement généré par l’homme des énergies fossiles et de la biodiversité, mettent en danger l’existence même de la vie.

De là, comme une réponse à une peur universelle, le succès fort légitime du développement durable qui ouvre des perspectives positives à une humanité refusant de se contenter de la gestion des dégâts et du ressassement de sa propre culpabilité.

Encore faut-il que l’être humain soit cohérent avec lui-même et que son engagement en paroles et en action, soit avant tout au service de l’homme envisagé dans son développement durable.

Ce qui n’est par toujours le cas.

Comment se fait-il en effet, qu’au moment où ce concept prometteur d’avenir est dans toutes les bouches, le marché du travail repose sur une pratique parfaitement contradictoire : la précarisation à laquelle se heurtent les jeunes gens plutôt bien formés qui accumulent les diplômes, et les seniors qui ont encore besoin de croire en leur avenir ?

De même, comment se fait-il que des dizaines de millions de personnes sont au bord de la famine ou meurent de faim, alors que le monde, d’après Bill Gates, a en 2011 les ressources, le savoir et les outils pour aider les plus pauvres à surmonter la faim et l’extrême pauvreté. Est-il acceptable que l’économie agricole et industrielle pense devoir produire plus pour répondre à une demande en croissance et au bien-être immédiat de l’humanité aisée, au risque des pires gaspillages ? N’y a-t-il pas aussi contradiction entre cette notion de développement durable qui nous inscrit dans la longue durée et cette soumission à l’immédiateté, à ce culte de l’instant présent à quoi nous conduisent la télévision, internet et nos téléphones portables ?

Le développement durable ne serait-il donc qu’un alibi ? une compensation ? une utopie ?

Les trois sans doute, à un moment où l’individu est renvoyé à lui-même dans un monde déboussolé dominé par l’économie libérale, elle-même soumise aux lois cyniques du marché qui, du fait de la mondialisation, échappe aux Etats et à leur dirigeants politiques.

Au fond, le développement durable est l’expression de notre profonde solitude et le masque de notre impuissance. Mais il est aussi le signe de notre volonté de dépasser notre égoïsme personnel et de notre besoin de croire, sinon en Dieu, du moins en l’homme, et en un monde auquel il nous appartient de donner un sens.